Une nouvelle qui rafraîchit

 À une table du resto, j’aperçois un père qui lit le journal au nez de son fiston pendant qu’ils attendent leur commande. Je sourcille. J’étais loin de me douter que mon envie de croustilles grecques me propulserait à la table de mon enfance où mon père lisait aussi son journal chaque matin, sans nous porter attention.

Je reconnais en cet homme la présence qu’il accorde à son enfant. Il me permet de relativiser mes jeunes impressions d’absence. Je vois que mon père lisait tout simplement le journal à nos côtés.

Le soir venu, j’ai quand même pris deux capsules d’enzymes pour digérer mes croustilles.

Recommencement

 

 

Lysimaques

Dans un coin enchanté

De gracieuses lysimaques se font remarquer

Au-dessus des cols de cygne

 Mère et fille se font complices

Facette inconnue d’elle

Un brin de délinquance

Ma mère sans gêne

Lors des visites de jardins

Les boutures des plantes leur sont permises

Un accord tacite, voilà leurs mains entrelacées à l’oeuvre interdite 

Des rires fusent

Le miroir éclate

S’ouvre la porte de leur prison

Les lysimaques pointées vers elles et un nouvel horizon

Elle graine, moi fleur

Peu importe

Le cœur est de même couleur

Attendrissant

 

J’étends la nappe et, du coup, toute la grâce du geste de ma grand-mère se déplie de ma mémoire. Chaque soir, elle habillait la même table qui se prêtait au même petit-déjeuner. Un geste comme caresse imprimait au quotidien le goût de l’éternel recommencement. 

 

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J’enfile, désenfile mes bas, revoilà l’image de ma mère. Elle fait ce geste matin et soir, comme moi. Pliées en deux, les jambes de pantalon, les bas glissent tout d’une traite. Même sur les Îles Canaris, sans la connaître, ce serait ainsi. De ces copies génétiques,  une imprimante mystérieuse. Combien de manies, de goûts innés entre nous?  Ces silences gourmands à la table. Boire à même le robinet. Les mêmes paniques. Les mêmes boucles d’oreilles qu’elle porte toujours et moi jamais. Ce rire bouddhique qui surgit au même moment.

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Sur un banc

Un banc d’église.
Nous commémorons tous les 16 mai le départ de mon père, rapatrié dans son au-delà. Je me revois assise sur ses genoux. La même odeur d’encens m’envoûte, rend sa présence mystérieuse, éternelle.

Mon regard se promène sur les plafonds aux arcades moulés et aux appliqués brodés d’or. Les jubés de la nef sont encore aussi vides. La plantureuse chaire est descendue de son piédestal.

Dans le chœur s’affairent avec autant d’empressement  les curés, vicaires et servants de messe, occupés par leur œuvre de transsubstantiation.

Devant cette mise en scène à n’y rien comprendre, comme autrefois mes yeux sont attirés par le vitrail traversé de rayons du soleil.

La Vie de ce Dieu lointain semble passer par là, encore plus vivante.

Je fixe comme seul les enfants et les tournesols peuvent le faire ce tableau lumineux, la scène de la rencontre de Jésus et de Jean le Baptiste dans le Jourdain.

Près des colossaux piliers du temple, deux fillettes en robes couleur pastel sont assises contre leur père. Moment privilégié. Elles voient le monde à travers lui, un monde aussi grand et accueillant que lui, peuplé de bonnes gens plus endimanchées les unes que les autres, qui nous saluent chaleureusement sur le perron des bavardages.

Sur le chemin du retour, nos souliers de cuir patin clinquants sautillent sur le trottoir, ma soeur et moi amusées à éviter les craques, pour ne pas aller au purgatoire!  Papa nous offrira sur sa patène des bonbons au dépanneur du coin. Dans notre sac sucré, on tient pour cinquante cents tout le bonheur du paradis.

Sur le banc de chêne massif , je contemple encore aujourd’hui silencieuse, le berceau de mon enfance – le vitrail de Jean le Baptiste, les plafonds aux symboles dorés bordés d’anges, un autel consacré à Marie,  un autre à Joseph, puis la statue de Thérèse de l’Enfant Jésus et enfin l’orgue majestueux et trop sérieux.

C’est l’or, l’encens, ces points de mire que je garde en héritage. Autant de bonbons que mon Père nous envoie encore du Paradis.

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