Le citron et la citrouille – Une histoire de noyaux

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Un matin frisquet d’automne, une citrouille est flanquée à la porte.

Sa double vie était commencée! Il faut bien une tête d’affiche pour faire un pied de nez à l’été terminé!

Éventrée, vidée de sa semence, décoiffée, de gros ventre elle devient tête vide.  Découpée, sculptée, décorée, la voilà transformée en lanterne, sans doute en mémoire des marmites et des carrosses.  C’est dans sa chair aspergée d’un jus acide qu’elle fait connaissance avec le citron.

Tenez le coup ma belle! Il ne faut pas pourrir. Qui êtes-vous, rétorqua la citrouille?

Je suis le citron. Où sont vos potages, vos tartes et vos biscuits?

Sur le poêle, je mijote. Vous semblez me connaître à merveille.

Je vous vois bien pressé!

Pressé! Me dites-vous? Ça n’arrête pas. Moi, c’est à l’année.

Excusez-moi, j’ai un appel. Vous désirez? Oui, bien sur comme toujours.

Combien? Trois purifiants, deux hydratants, un émollient. Convenu.

Que disiez-vous?

Grattant la peau coriace de son pédoncule, la citrouille en profite pour se plaindre.

Je crois que j’ai écopé du damné sortilège de la reine du pays d’Alice.  Ils me déchiquètent dans tous les sens, sans scrupule. Ils m’étourdissent avec ces têtes de carême. Une soirée en vedette puis ils m’abandonnent sur les balcons, gelée, entourée de feuilles mortes.

Allons! Ce n’est qu’un cafard. C’est le prix pour être la Reine d’octobre! Regardez plutôt  tous ces regards qui sourient en votre compagnie! 

Voyez  ma vie de fortune pour vous consoler. Je soulage les rhumes. Je nettoie les doigts jaunis. Je blanchis les dents. Je ne reçois que des grimaces!  Dans les produits nettoyeurs, les shampoings, les cosmétiques, on tire mon jus, sans parler de mon zeste, jusqu’à la dernière goutte pour terminer comme une coquille ratatinée. Je pourrais me sentir exploité. Je choisis de me rendre utile. Je suis le pauvre des étalages. J’ai au moins la notoriété d’être un Prix Citron!

Je suis jaune de rire. Le soleil sur moi se complaît en bienfaits. C’est ce qui m’importe. Dites-moi, serions-nous de la même parenté?

Vous m’en donnez envie, s’exclame la citrouille. À vous voir aller, je ne peux me figurer un citron qui a la trouille. 

Si peu de pépins et autant de possibilités, voilà un petit qui donne gros, songe la citrouille.

J’ai de la graine, réalise la citrouille.  Ne pas être à la hauteur serait une farce !

Pas de déconfiture, madame. Sortez de votre carrosse, sautez dans la marmite, cuisinez votre substance.

Qu’importe. Offrez ce que vous voulez recevoir.  Votre don sera votre gloire!

 

 

 

La grenouille et la libellule

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C’est le printemps!

Attirée par un chant amoureux, la grenouille sort de sa cachette, se dirige vers le vieil étang où la ritournelle de vie engendre son mystère.

Elle pondra ses œufs dans la souche.

Du soir au matin, elle patauge, coasse, s’ébroue sur terre. Bref une vie routinière, encroûtée dans la boue depuis la nuit des temps. Ce jour-là, cachés sous l’eau en attente d’un repas, deux yeux globuleux aperçoivent au loin virevolter une ombre bleutée.

S’ouvre sur son plat paysage un pays de rêve! Le monde aérien et ses sillages montre une libellule au gracieux ballet. Sur ses ailes, des filigranes d’or. Sur son front, des bijoux d’émeraude. Sur son corps, un vêtement de soie. La maîtresse de l’air savait user de ses sortilèges. Étourdie par les hauteurs, privée de sang-froid,  la grenouille retourne à la mare où tambourine la paix de sa terre mouillée. L’élégante demoiselle posée agile sur la tige de quenouille demande en sa langue:

« Puis-je redire ma demande?  Vous grenouilles qui se partagez les moissons du marais et les nuées d’insectes, pourriez-vous cesser d’avaler les libellules? Ma vie est si courte. Il y a tant à explorer là-haut. Ne suis-je pas née pour être libre? Il m’en fallut des mues et des métamorphoses pour me hisser de l’eau à l’air, à hauteur de rêve! Des millions d’années m’enveloppent, moi qui ai côtoyé les dinosaures, les premiers oiseaux et les mammifères !

Je veux conserver mon statut de grand mère de la terre et ne plus me retrouver dans le ventre d’une grenouille, comprenez-vous ? »

 

« Quelle vanité! » Devant une telle effronterie, la grenouille croyait entendre le dragon volant de sa mémoire.

«Êtes-vous en train d’instaurer un pacte de non prédation ?

Avez-vous consulté les martins-pêcheurs, les araignées, les poissons, les aigles, les caméléons, les chats et les sauterelles?” “Je l’envisage” dit l’acrobate. «Après les papillons, vous êtes le chef d’œuvre de la création, que voulez-vous de plus?”

Secouant la boue sur son dos, la grenouille se gonfle. D’une note basse, elle remue sa glotte: “Sur cette terre féconde, dans la tranquillité des fonds obscurs, tout se transforme, tout s’enrichit, c’est la vie!

Sans ces eaux marécageuses, que seraient l’air et le feu de votre joie! Qu’est une vie, si libre soit-elle, si elle ne se donne pas?

Ma vie est morne. On n’embrasse plus les grenouilles de nos jours pour trouver son prince charmant! Et puis j’ai passé l’âge de devenir un bœuf! Que vais-je devenir sans votre croustillante grâce?” conclut-elle.

 

La tige vacille. Sa position ne fait pas le poids. Son rang ne lui permet pas le combat. Dame libellule et son mirage, entre l’écume et le brouillard, allait une fois de plus échoir sur la terre de son destin.

La liberté a nom de don.

Et c’est ce Pat‘mouille qui le lui rappellera!

Tambours battants,  la reine des marais sort sa langue visqueuse, enroule son festin.

Satisfaite, assise en lotus, une grenouille, les yeux rivés à son ciel, attend.

Perché non loin de là, sans permission un héron vise son petit déjeuner.

Un deux dans un !

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